JÉRÔME MINIÈRE
Une clairière

9 mai 2019 - Mots-clés ,

Une clairière dans la forêt numérique

Sur ses 2 premiers albums, « Monde pour n’importe qui » et « La nuit éclaire le jour qui suit », parus en 1996 et 1998 sur le label Lithium, on entendait la voix d’un jeune homme, singulière, parler et chanter depuis sa chambre sur des collages électroniques entre chansons minimalistes et expérimentations pop. Cette voix semblait tenir une promesse, la musique, l’écriture, les méthodes d’enregistrement étaient en pleine révolution et Jérôme Minière ouvrait de nouveaux horizons. La trace laissée reste indélébile. Il fut l’un des premiers bedroom producer pop à travailler à la maison en mélangeant hip-hop, lo-fi, séquenceurs, boîtes à rythmes et textes intimes. En redéfinissant ainsi son espace intérieur en territoire pop, il préfigura d’une certaine façon ce qui aujourd’hui est devenu la norme, chacun depuis sa chambre peut produire des chansons. Pour autant, sa curiosité, son goût pour les collages et son écriture à la première personne rendent son style toujours inimitable.

© Dan Popa

Originaire d’Orléans mais installé à Montréal depuis plus de 20 ans, c’est bien malgré nous que son œuvre complètement unique s’est progressivement éloignée de la France, ses albums étant très rarement distribués ici. Nous passerons sur la dizaine de très bons disques parus qui, tous à leurs manières, n’ont fait que creuser le sillon ouvert à ses débuts. Nous passerons également vite sur les prix qu’il a obtenu là-bas, notamment ses Felix (équivalents des Victoires de la musique à Québec) en 2002, 2003 ou 2013 comme « Auteur-compositeur de l’année » ou encore « Meilleur album électronique », pour nous concentrer sur son nouvel album, le premier qui sortira réellement en France depuis 1998. Ce qui n’est d’ailleurs probablement pas un hasard.

« Une clairière » se présente comme l’un des disques de Jérôme Minière les plus cohérents, homogènes et ramassés. On y retrouve la poésie qui a toujours traversé ses titres, ses motifs de prédilections, mais tout se déploie ici dans un clair / obscur qu’on lui aura rarement connu sur l’ensemble d’un disque. Cet album a aussi la particularité de former un diptyque avec « Dans la forêt numérique », paru en décembre 2018 au Canada. « Une clairière » en est le versant le plus abrupt mais reste complètement lumineux. Là où les chansons de « Dans la forêt numérique » nous conduisaient en douceur de chemins ombragés (De vive voix) en sommets plus solaires (Nos corps, Le plus cool des cools), « Une clairière » nous donne à entendre les titres les plus inquiets et émouvants que son auteur ait écrits. Comment ne pas être frappé par la force de certaines images : « J’apprivoise la mélancolie parce que je travaille pour une boîte et pas pour l’horizon » (Vaste) ? Le point de jonction de ces deux volets (pourtant complètement autonomes) du diptyque réside dans le morceau d’ouverture, La vérité est une espèce menacée, présent sur les deux disques mais ici orchestré avec des cordes spectrales. Cette clairière se découvre dès lors comme le disque qui relie le plus intimement Jérôme Minière à ses origines et ses deux albums inauguraux. Le morceau de bravoure de 9 minutes 25, La beauté, qui ouvre la face B résonne comme un véritable manifeste et nous donne sûrement une clé de lecture de l’ensemble de l’œuvre de Jérôme Minière.

À travers ce souci permanent d’équilibre et de justesse, c’est un regard intime et politique sur le monde qui se révèle, qui documente plus qu’il ne commente. C’est de la place d’un auteur en plein cœur d’une époque mais également complètement à part dont il est question : la musique et l’écriture comme terrain de jeux et espace de résistance. Ce sont sûrement ses mots qui mettent le mieux en lumière ce qu’il interroge : « Aujourd’hui la beauté ça n’a pas changé, ça prend toujours l’éternité » (La beauté).